

Peu importe le conjoint, c’était toujours moi la locomotive des voyages. Moi qui construisais les itinéraires. Moi qui cherchais la prochaine destination, les infos, les hébergements. J’organisais, je décidais, j’emmenais.
Mais je n’étais jamais partie seule. Jamais.
Comme si « voyager » et « voyager seule » étaient deux langues différentes, et que je ne parlais que la première.
Et c’est là que le déclic arrive vraiment.
Je repense aux Dolomites. Un rêve né en couple, des années plus tôt, avec quelqu’un d’autre : on imaginait alors des voyages toujours plus fous, toujours plus extrêmes. Après notre séparation, j’ai gardé ce rêve intact, comme une promesse que je continuais à me faire à moi-même.
Mais en 2018, je ne suis plus tout à fait la même. Je suis mère d’un enfant en bas âge. Mon conjoint a changé, et avec lui, la façon de voyager aussi.
Moi, seule, un sac à dos, une tente, des sentiers en altitude, le silence des sommets, c’est un rêve que je porte encore, mais qui appartient à une autre version de moi.
Ce jour-là, en y repensant, quelque chose se bloque. Ce n’est pas le rêve lui-même qui m’arrête : c’est d’essayer de le transposer. Prendre ce rêve à deux, pensé à deux, et le faire tenir tout seul, sur mes seules épaules. Trop seule, trop loin, trop exposée. Je ne suis pas prête. Pas pour ce rêve-là, pas maintenant.
Alors je cherche un compromis. Quelque chose qui ressemble à de l’aventure sans en avoir le vertige.
Lanzarote apparaît comme une évidence. Moins de deux heures de vol depuis Barcelone. Une île assez petite pour ne pas s’y perdre, assez variée pour ne pas s’y ennuyer. Je ne parle pas encore bien espagnol – je viens d’arriver en Espagne depuis un an à peine, mais je me débrouille, ce sera suffisant.
Soren reste avec son papa, dans notre appartement à Barcelone. Et moi, je pars. Seule, pour la première fois depuis sa naissance.
Ce que je ne dis à personne, pas même à moi-même clairement, c’est que ce voyage n’est pas vraiment un voyage. C’est un test : si j’arrive à affronter cette semaine seule, sur cette île que je ne connais pas, dans une langue que je maîtrise à peine, alors peut-être que je peux affronter le reste ? Élever mon fils seule, s’il le faut… Construire une vie en Espagne, ce pays où je viens à peine de poser mes valises, sans être certaine d’y avoir vraiment ma place.
La peur, avant de partir, n’est pas la peur de la randonnée. C’est la peur de l’avenir. La peur de découvrir la réponse à une question que je n’ose pas formuler entièrement : est-ce que je suis capable de faire ça, seule ?
Et puis j’arrive.
Et la peur ne tient pas la distance. Elle s’efface, presque tout de suite, sous quelque chose de plus fort : l’excitation de la découverte. Je me sens alignée. Tout de suite. Comme si une partie de moi attendait cette semaine depuis longtemps pour se rappeler qui elle était.


Et d’abord, sans même y penser, par instinct, il y a Papagayo, le premier jour. Atterrir en douceur, prendre conscience peu à peu, avant de s’attaquer à des paysages, des émotions, des découvertes plus intenses. Tout y coule lentement, sous un soleil qui enrobe le cœur. Pas d’excitation, pas de tumulte. Juste du calme. Le genre de calme qu’on n’a pas l’habitude de s’autoriser.
Puis il y a cette randonnée, sur la Caldera Blanca. Deux heures prévues, cinq heures réelles : je m’arrête, je regarde, je traîne, je n’ai personne à qui rendre de comptes, et ce simple fait me bouleverse plus que le paysage lui-même.
Il y a Los Hervideros, les vagues qui s’y déchaînent comme si elles parlaient pour moi. Tout ce que j’avais enfoui, frustré, contenu pendant des années : ça devait sortir, et l’océan le hurlait à ma place.
Et il y a Famara, et son apaisement. Observer les surfeurs depuis la plage, tenir le regard face au Risco, ce mur de roche immense qui me domine sans m’écraser. Tenir, simplement. Sans bouger, sans fuir.
Je n’ai pas grimpé un sommet des Dolomites. Je n’ai pas dormi sous tente, ni porté un sac de vingt kilos sur des sentiers d’altitude. J’ai marché sur une île tranquille, à ma portée, avec un espagnol encore hésitant, mon appareil photo, et Josiane, la voiture de location comme compañera, et c’était suffisant.
Ce que j’ai compris, avec le temps, c’est qu’il n’était pas nécessaire d’imaginer quelque chose de compliqué, ou de lointain, pour que ça compte comme un voyage. Partir à deux heures de chez soi, pour quelques jours et non pour un mois entier, c’est déjà voyager. C’est déjà se retrouver.
Et c’est ok d’y aller par étapes. De ne pas sauter directement vers le rêve absolu. Les Dolomites, le sac à dos, la tente, le silence des sommets, mais de commencer par un compromis qui nous ressemble, à l’instant où on en est. Lanzarote n’était pas une version diminuée de mon rêve. C’était la première marche.
Et l’ascension d’un mont enneigé au fin fond de la Patagonie, seule, ça sera pour plus tard… (si j’y arrive).